Essai · Développement logiciel × IA · Octobre 2026
L’IA va-t-elle remplacer les développeurs ? Mauvaise question.
Depuis 2022, on annonce la fin des développeurs. On l’annonçait déjà en 1959, en 1981, en 2003 et en 2015. Avant d’écrire l’avis de décès, regardons ce qu’un développeur fait vraiment de ses journées.
RBPar Rivel BabindamanaEnviron 25 minutes de lecture
Écrit pour
les devs
les managers
les RH
tous les curieux
Depuis fin 2022, une question revient dans les dîners, les comités de direction et les commentaires LinkedIn avec la régularité d'une tâche planifiée : « L'IA va-t-elle remplacer les développeurs ? »
Je suis développeur, on me la pose souvent. Et à force d'y répondre, j'ai fini par penser que le problème vient de la question elle-même. Elle suppose qu'on sait ce que fait un développeur. Or beaucoup de gens, y compris certains qui en recrutent ou en managent, imaginent quelqu'un qui tape du code toute la journée, casque sur les oreilles. Si c'était vrai, la réponse serait simple : l'IA tape plus vite que nous. Fin de l'article, merci d'être venus.
Sauf que ce n'est pas vrai. Alors je propose de changer de question.
La question qu'on pose partoutL'IA va-t-elle remplacer les développeurs ?
La question que je vous proposeQuelle part du travail d'un développeur l'IA sait-elle vraiment faire, et que devient tout le reste ?
Pour y répondre, on va descendre la rivière dans l'ordre. D'abord comprendre le métier tel qu'il est vraiment. Ensuite voir qu'il a déjà changé de peau plusieurs fois. Puis regarder froidement ce que l'IA change aujourd'hui. Et seulement à la fin, donner mon avis. Chaque étape prépare la suivante : si vous sautez directement à la partie 4, vous aurez mes conclusions sans les raisons, ce qui est exactement ce que je reproche aux prophéties sur la fin du développeur.
Partie 1
Le développeur : qui, comment, avec qui ?
Avant de se demander ce que l'IA va remplacer, il faut savoir ce qu'il y a à remplacer. Oublions les définitions de dictionnaire et regardons ce qu'un développeur reçoit le matin, et ce qu'il livre le soir. Ou trois sprints plus tard.
Qui ? Un transformateur d'intentions
Concrètement, un développeur prend en entrée une intention, souvent floue, et la transforme en quelque chose qui fonctionne. L'intention arrive sous forme de cahier des charges, de user story, de maquette, de ticket de bug, ou d'une phrase lancée près de la machine à café : « Ce serait bien si le client pouvait… ».
Si on devait l'écrire comme un développeur l'écrirait, ça donnerait à peu près ceci :
developpeur.js — version simplifiée
functiondeveloppeur(cahierDesCharges, contexte, cafe) {
const besoin = comprendre(cahierDesCharges, contexte); // le vrai, pas seulement l'écritconst reponses = questionner(besoin); // produit, design, client, sécurité…const plan = concevoir(besoin, reponses);
const livrable = construire(plan); // ← la partie « code »verifier(livrable); // tests, revue, recettereturnlivrer(livrable); // app web, app mobile, API, docs, archi, démo, proto
}
// Signature simplifiée. La vraie compte 47 paramètres optionnels,// dont `deadline`, qui n'est jamais optionnel.
Notez que construire() n'est qu'une ligne sur six. On y reviendra. Voici la même idée, vue d'un peu plus haut :
Le développeur vu comme une fonction : des entrées imparfaites, six étapes dont une seule s'appelle « coder », et sept familles de livrables. La boucle du bas ne s'arrête jamais.
Deux choses à retenir de ce schéma. D'abord, les entrées sont presque toujours incomplètes. Un cahier des charges complet, cohérent et stable est un animal mythologique, quelque part entre la licorne et la documentation à jour. Une bonne partie du travail consiste à combler les trous, et surtout à repérer ceux que personne n'a vus.
Ensuite, les sorties ne sont pas que du code. Un schéma d'architecture, une démo pour l'équipe commerciale, un prototype jeté au bout de deux semaines, une page de documentation qui évitera dix questions au support : tout ça, c'est aussi le travail du développeur.
Comment ? Une boucle, des outils, des profils
La méthode tient en une boucle de six étapes, qui se répète à toutes les échelles : pour un ticket d'une heure comme pour un produit qui prend un an. Les méthodes agiles (Scrum, Kanban) n'ont fait que l'organiser en cycles courts.
1 sur 6
Ce que les gens voient du développeur, c'est l'étape « Construire ». C'est la seule qui laisse une trace visible à l'écran, avec des lignes colorées qui défilent comme dans les films.
Les cinq autres sont moins photogéniques : lire un ticket trois fois, poser une question au product owner, dessiner un schéma sur un coin de tableau, rejouer un bug, expliquer en réunion pourquoi la fonctionnalité « toute simple » ne l'est pas. Ce sont pourtant elles qui décident si le code écrit servira à quelque chose.
Retenez bien ce cercle violet. Quand on parlera d'IA en partie 3, vous verrez que c'est d'abord lui qu'elle accélère.
La boîte à outils
Pour faire tourner cette boucle, le développeur jongle avec une douzaine de familles d'outils. Le code n'en occupe qu'une partie.
Éditeur & IDEVS Code, IntelliJ, Xcode, Android Studio
Gestion de versionsGit, GitHub, GitLab, revues de code
Terminalscripts, CLI, Docker, SSH
Suivi des tâchesJira, Linear, Trello, tableaux Kanban
Caféabsent du cahier des charges, critique en production
Trois profils, trois quotidiens
« Développeur » est un mot-valise. Derrière, il y a des métiers aux outils et aux livrables très différents. Trois exemples, parmi des dizaines :
Awa
Développeuse front-end web
Reçoit
maquettes Figmauser storiesretours UX
Utilise
TypeScriptReactStorybookDevTools
Livre
écranscomposantsdémo de sprint
Passe une partie non négligeable de sa vie à comprendre pourquoi c'est aligné sur Chrome et pas sur Safari.
Karim
Développeur mobile
Reçoit
parcours utilisateurmaquettes iOS / Android
Utilise
SwiftKotlinFlutterTestFlight
Livre
app iOS & Androidbuilds de testpublications store
Possède quatre téléphones de test, dont un qui n'a plus vu de chargeur depuis 2021.
Sam
Développeur back-end & cloud
Reçoit
besoins métiervolumétrieexigences sécurité
Utilise
Java / Go / PythonSQLDockerAWS
Livre
APImodèles de donnéesschémas d'archiprocédures d'incident
Son meilleur ami s'appelle « les logs ». Ils se parlent surtout la nuit.
Trois métiers, trois boîtes à outils, et pourtant la même boucle. Aucun des trois ne travaille seul, ce qui nous amène à la troisième question.
Avec qui ? Au centre d'un réseau
Le cliché du développeur seul dans le noir a la vie dure. En entreprise, il se trouve plutôt à un carrefour : chaque équipe autour de lui lui envoie quelque chose et attend quelque chose en retour.
Huit interlocuteurs réguliers, huit langages différents. Le développeur passe une bonne partie de ses journées à traduire de l'un à l'autre.
En équipe
Il reçoit des besoins déjà en partie formalisés, mais doit les challenger : un product owner sait ce que veut le client, rarement ce que coûte techniquement chaque option. Il fait passer des entretiens techniques pour les RH, prépare des démos pour les commerciaux, répond au support quand un incident remonte, et relit le code de ses collègues.
Compétence clé : traduire. Du métier vers le technique, et retour.
En solo
Freelance, fondateur de startup ou développeur indépendant : il porte toutes les casquettes à la fois. Il définit le produit, le dessine, le code, le teste, le vend et répond aux clients mécontents le dimanche.
produitdesigndevQAsupportmarketingcomptaweek-end
Compétence clé : décider seul, et assumer.
Si on additionne tout ça (la compréhension, la boucle, les outils, les interlocuteurs), on obtient une image assez différente de celle du « codeur ». J'ai essayé de la résumer en une seule carte.
Un développeur, c'est…
Répartition indicative d'une semaine type
Comprendre & analyser humain d'abord25 %
Communiquer & coordonner humain d'abord20 %
Écrire du code l'IA accélère fort25 %
Tester & déboguer l'IA aide15 %
Concevoir & décider humain d'abord10 %
Documenter & transmettre l'IA aide5 %
≈ 55 %comprendre, échanger, décider : du jugement et de la relation humaine
≈ 45 %produire : le terrain où l'IA progresse le plus vite
Ces pourcentages sont mes ordres de grandeur, pas une étude : ils varient selon le poste, l'entreprise et la semaine (une semaine de mise en production n'a rien à voir avec une semaine d'ateliers). Ils rejoignent toutefois ce que mesurent les études de terrain. L'une des plus citées, menée en 2017 sur 78 développeurs professionnels, estimait qu'ils passaient environ 58 % de leur temps à comprendre du code existant, bien plus qu'à en écrire.
Gardez cette carte en tête, elle va nous servir de boussole. Car la vraie question n'est pas « l'IA sait-elle coder ? » (elle sait, de mieux en mieux), mais « que se passe-t-il quand la tranche violette devient presque gratuite ? ». Et cette question, le métier se l'est déjà posée. Plusieurs fois.
Ce métier aux six facettes n'est pas né ainsi. Il y a soixante-dix ans, « programmer » voulait dire percer des cartes et attendre le lendemain. Chaque grande révolution technologique l'a obligé à changer de peau, et à chaque fois quelqu'un a annoncé sa disparition. Remontons à la source.
Rassurez-vous, ce n'est pas un cours d'histoire de l'informatique. Juste cinq instantanés pris à des moments de rupture, pour voir ce qui a changé dans le quotidien du développeur, et ce qui n'a pas bougé d'un millimètre.
Cinq ères, de plus en plus courtes. La première a duré trente ans, la quatrième quinze. La cinquième vient de commencer.
Pour chaque ère, je vous propose de lire le changement comme un développeur lit une modification de code : un diff. En vert ce qui arrive, en rouge ce qui part.
1
L'ère du métal
1945 → 1975
Les premiers programmeurs sont souvent des programmeuses : les six femmes qui programment l'ENIAC en 1945-1946 le font en recâblant physiquement la machine. Viennent ensuite l'assembleur, puis FORTRAN (1957) et COBOL (1959). On écrit son programme sur des cartes perforées, on dépose la pile au centre de calcul le soir, et on découvre le lendemain matin qu'il manquait une virgule.
+ cartes perforées, assembleur, FORTRAN, COBOL+ « programmeur » devient un métier à part entière- programmer en recâblant la machine
Le dev, c'estun scientifique qui parle à la machine dans sa langue à elle.
Le grand défila machine coûte bien plus cher que l'humain. Un bug coûte une journée d'attente.
La prophétie du momentCOBOL, qui se lit presque comme de l'anglais, devait permettre aux gestionnaires d'écrire leurs programmes eux-mêmes.
2
L'ère du logiciel en boîte
1975 → 1995
Avec l'Apple II (1977) puis l'IBM PC (1981), l'ordinateur arrive sur les bureaux et dans les foyers. Le logiciel devient un produit qu'on vend en boîte, sur disquette puis sur CD-ROM. On programme en C, en Pascal, en C++, en BASIC. Les projets s'organisent en cascade ou en cycle en V, avec une grosse version par an.
+ C, C++, interfaces graphiques, bases de données+ le logiciel devient un produit de masse- un ordinateur pour toute l'entreprise
Le dev, c'estun ingénieur produit qui livre une fois par an, sans filet.
Le grand défiun bug gravé sur 100 000 disquettes ne se corrige pas d'un clic.
La prophétie du momentles langages de 4e génération et les outils CASE allaient générer les programmes tout seuls. En 1981, un logiciel britannique se vend même sous le nom de The Last One : le dernier programme dont vous auriez besoin.
3
L'ère de la toile
1995 → 2007
Le Web s'ouvre au grand public. HTML, JavaScript (1995), PHP, Java : on met en ligne au lieu d'expédier. L'open source explose, la bulle Internet gonfle puis éclate en 2000, et en 2001 dix-sept développeurs signent le Manifeste agile. Le « webmaster » fait tout, du graphisme au serveur.
+ HTML, CSS, JavaScript, PHP, Java+ open source, méthodes agiles, mises à jour en ligne- la boîte, le CD-ROM, la version annuelle
Le dev, c'estun webmaster touche-à-tout, ancêtre du développeur full-stack.
Le grand défila compatibilité entre navigateurs. Les vétérans d'Internet Explorer 6 en parlent encore à voix basse.
La prophétie du momentDreamweaver, puis les CMS comme WordPress (2003), allaient rendre les développeurs web inutiles. Et l'offshore allait délocaliser tous les postes.
4
L'ère de la poche et du nuage
2007 → 2022
L'iPhone (2007), l'App Store et Android (2008) mettent un ordinateur dans chaque poche. En parallèle, le cloud (AWS dès 2006) supprime le serveur dans le placard. GitHub et Stack Overflow (2008) changent la façon d'apprendre et de collaborer. Docker, l'intégration continue et le DevOps permettent de livrer plusieurs fois par jour.
+ Swift, Kotlin, React, Docker, Kubernetes+ stores, cloud, CI/CD, livraison continue- installer et maintenir ses propres serveurs
Le dev, c'estun spécialiste (iOS, Android, front, back, DevOps, data) au sein d'une équipe produit.
Le grand défides millions d'utilisateurs, des milliers de modèles de téléphones, la sécurité, la vitesse.
La prophétie du momentle no-code et le low-code allaient permettre à chacun de créer ses applications sans développeur.
5
L'ère de la conversation
2022 → …
GitHub Copilot arrive en 2021, ChatGPT en novembre 2022. Pour la première fois, l'outil ne se contente plus d'aider à écrire du code : il l'écrit, à partir d'une phrase en français. En janvier 2023, la revue de l'ACM publie un article intitulé sans détour The End of Programming.
+ ???- ??? // diff en cours de calcul, voir partie 3
Le dev, c'estjustement la question.
Le grand défià découvrir dans la partie suivante.
La prophétie du moment En coursvous la connaissez déjà.
Le même scénario, quatre fois
Mis bout à bout, ces cinq instantanés racontent la même histoire en quatre actes. Elle s'est jouée à chaque ère, avec des acteurs différents.
Acte 1RuptureUne technologie change radicalement la façon de produire du logiciel.
Acte 2Prophétie« Cette fois, on n'aura plus besoin de développeurs. »
Acte 3AdaptationNouveaux outils, nouvelles méthodes, nouveaux métiers. Certains postes disparaissent.
Acte 4ExpansionLe logiciel coûte moins cher, on en veut donc beaucoup plus. Le nombre de développeurs augmente.
De quelques milliers de programmeurs dans les années 1950, on est passé à plusieurs dizaines de millions de développeurs dans le monde. Chaque ère a supprimé une couche de travail pénible (les câbles, la mémoire à gérer à la main, les serveurs à installer) et chaque fois, la demande a plus qu'absorbé le gain.
Et surtout, quelque chose n'a jamais changé.
Ce qui change à chaque ère
les langages et les outils
la vitesse de livraison
les supports : carte, disquette, navigateur, téléphone
le niveau d'abstraction
Ce qui n'a jamais changé
comprendre un besoin humain, souvent mal exprimé
le traduire en quelque chose qu'une machine exécute
arbitrer entre coût, délai et qualité
répondre de ce qu'on a livré
Vous aurez reconnu la partie verte de notre carte en partie 1. Les ères successives ont transformé la tranche « produire » ; elles n'ont jamais touché à la tranche « comprendre, échanger, décider ».
Chaque ère a éloigné le développeur de la machine : moins de câbles, moins de mémoire, moins de serveurs. La cinquième pousse le curseur plus loin que jamais, jusqu'au langage naturel. La différence, cette fois, c'est que l'outil semble s'attaquer à la partie qu'on croyait intouchable. Regardons ce qu'il change vraiment, sans prendre parti pour l'instant.
Dans cette partie, je range mes opinions au vestiaire. On regarde ce qui s'est passé, ce qui se mesure, ce qui se dit, et les questions que personne n'a encore tranchées. Mon avis attendra la partie 4, comme un bon déploiement attend que les tests passent.
Ce qui a changé en trois ans
ChatGPT est sorti le 30 novembre 2022. Moins de trois ans plus tard, les assistants d'IA étaient devenus l'outil standard du développeur, au même titre que l'éditeur de code ou Git. Voici ce que disent les chiffres publics les plus solides que je connaisse.
84 %
des développeurs utilisent ou prévoient d'utiliser des outils d'IA dans leur travail.
Stack Overflow Developer Survey, 2025
46 % / 33 %
se méfient de l'exactitude des réponses de l'IA, contre un tiers qui leur fait confiance. L'usage monte, la confiance baisse.
Stack Overflow Developer Survey, 2025
66 %
citent comme première frustration des solutions « presque justes, mais pas tout à fait ».
Stack Overflow Developer Survey, 2025
≈ 30 %
du nouveau code serait déjà généré par l'IA chez Google et Microsoft, selon leurs dirigeants.
Déclarations publiques, 2024-2025
+55 %
de rapidité avec Copilot sur une tâche neuve, isolée et bien cadrée (écrire un petit serveur web).
Expérience contrôlée GitHub, 2022
−19 %
de rapidité pour des développeurs open source expérimentés travaillant sur leurs propres projets, alors qu'ils s'estimaient environ 20 % plus rapides.
Essai contrôlé METR, juillet 2025
Les deux derniers chiffres se contredisent, et c'est une information en soi. L'IA semble briller sur des tâches neuves et bien délimitées, et peiner davantage sur des bases de code anciennes, vastes, pleines de règles implicites. C'est-à-dire là où travaillent la plupart des développeurs. Le rapport DORA 2024 de Google, qui suit les performances des équipes logicielles, observait d'ailleurs une légère baisse de la stabilité des livraisons associée à l'adoption de l'IA.
Les modèles progressent vite, et une étude de 2025 décrit des outils de 2025. Prenez ces chiffres comme une photographie, pas comme une loi. La tendance, elle, est nette : l'usage est massif, les gains réels mais inégaux, et la confiance reste à construire.
Panorama : six niveaux d'autonomie
Il existe des centaines d'outils d'IA pour développeurs, et la liste change tous les mois. Plutôt qu'un catalogue, je propose de les classer comme on classe les voitures, du régulateur de vitesse à la conduite autonome : en fonction de qui tient le volant.
N0Sans IA
L'humain écrit tout, aidé par la documentation et les forums.
Éditeur, docs, Stack Overflow
N1Autocomplétion
L'IA propose la fin de la ligne ou de la fonction. L'humain accepte ou ignore.
GitHub Copilot, Tabnine, Supermaven
N2Conversation
On pose une question, on obtient du code, on le copie-colle (après relecture, idéalement).
ChatGPT, Claude, Gemini, Le Chat
N3Édition assistée
L'IA modifie plusieurs fichiers dans l'éditeur. L'humain valide chaque changement.
Cursor, Windsurf, JetBrains AI, Copilot Edits
N4Agents
On fixe un objectif. L'IA planifie, lit le code, lance les tests, corrige et propose le résultat.
Claude Code, Codex, Gemini CLI, Copilot agent, Devin
N5De la phrase à l'app
On décrit l'application, la plateforme génère, héberge et déploie le tout.
Lovable, Bolt.new, v0, Replit Agent
L'humain tient le volantL'IA tient le volant
Ce panorama a la durée de conservation d'un yaourt ouvert : les noms changeront, les niveaux resteront. Notez aussi la plomberie qui se met en place autour : des protocoles comme MCP (Model Context Protocol, publié par Anthropic fin 2024) permettent aux agents de se brancher sur les outils de l'entreprise, des tickets à la base de données.
En 2023, la plupart des développeurs vivaient entre N1 et N2. En 2026, les niveaux N3 et N4 sont devenus courants dans les équipes, et N5 a ouvert la création d'applications à des gens qui n'ont jamais écrit une ligne de code. Ces deux derniers niveaux ont chacun leur mot à la mode.
Vibe coding et agents : ce qui est vraiment nouveau
En février 2025, Andrej Karpathy, cofondateur d'OpenAI et ancien responsable de l'IA chez Tesla, décrit une nouvelle façon de programmer qu'il baptise vibe coding : on décrit ce qu'on veut, on accepte ce que l'IA produit sans vraiment lire le code, et on lui recolle les messages d'erreur jusqu'à ce que ça marche. Il la présentait lui-même comme adaptée aux projets jetables du week-end. Le terme a fait le tour du monde, au point d'être élu mot de l'année 2025 par le dictionnaire Collins.
L'autre nouveauté fait moins de bruit, mais va plus loin : les agents. Un assistant répond à une question. Un agent reçoit un objectif et travaille en boucle jusqu'à l'atteindre.
La boucle agentique. L'agent peut tourner plusieurs minutes, voire plusieurs heures, et plusieurs agents peuvent travailler en parallèle. La case verte, elle, reste occupée par un humain.
Concrètement, le développeur qui utilise des agents se retrouve à encadrer une petite équipe de stagiaires très rapides, très cultivés, infatigables, et parfaitement capables de faire une bêtise avec un aplomb remarquable. En juillet 2025, un agent de la plateforme Replit a ainsi supprimé la base de données de production d'un utilisateur pendant une période de gel du code, malgré des consignes explicites. L'histoire a fait le tour des réseaux, et le fondateur de Replit a présenté publiquement ses excuses.
Vibe coding, développement assisté, agents : les trois mots circulent souvent comme des synonymes. Ils ne le sont pas.
Vibe coding
Développement assisté
Agents
Qui écrit le code
L'IA
L'humain et l'IA, au fil de l'eau
L'IA, par lots entiers
Qui le lit
Personne, ou presque
L'humain, en continu
L'humain, en revue
Idéal pour
Prototypes, démos, outils personnels
Le quotidien d'un produit en production
Tâches bien définies, migrations, tests
Risque principal
Du code que personne ne comprend, en production
Dépendance, baisse de vigilance
Volume à relire, erreurs dites avec assurance
Toutes ces nouveautés ramènent à la question que tout le monde se pose, et que j'ai promis d'aborder sans parti pris.
L'IA remplace-t-elle le développeur ?
Plutôt que d'y répondre (patience, partie 4), voici l'état du débat, rangé en trois colonnes : ce qu'on entend, ce qu'on constate, et ce qu'on ignore encore.
Ce qu'on entend
Les enfants n'auraient plus besoin d'apprendre à programmer, puisque l'IA s'en chargera.En substance, Jensen Huang, PDG de Nvidia, février 2024
En 2025, l'IA pourrait faire le travail d'un ingénieur de niveau intermédiaire.En substance, Mark Zuckerberg, Meta, janvier 2025
D'ici trois à six mois, l'IA écrirait 90 % du code.En substance, Dario Amodei, Anthropic, mars 2025
Ces annonces viennent d'entreprises qui vendent de l'IA, ou les puces pour la faire tourner. Ça ne les rend pas fausses, mais ça mérite d'être noté.
Ce qu'on constate
Les offres d'emploi de développeurs ont fortement reculé depuis leur pic de 2022. Aux États-Unis, elles se situaient en 2025 à plus d'un tiers sous leur niveau d'avant la pandémie.Indeed Hiring Lab, 2025
Les débutants sont les plus touchés : l'emploi des 22-25 ans recule d'environ 13 % (en relatif) dans les métiers les plus exposés à l'IA, dont le développement, quand celui des plus expérimentés se maintient.Stanford Digital Economy Lab, août 2025
Dans le même temps, de nouveaux rôles apparaissent : ingénieur IA, spécialiste de l'évaluation des modèles, intégrateur d'agents.Offres d'emploi, 2024-2026
Ce qu'on ignore encore
La part réelle de l'IA dans ces baisses. La remontée des taux d'intérêt depuis 2022 et la correction des recrutements massifs de la période Covid jouent aussi.
Si les gains de productivité tiennent sur des projets longs, ou si la dette technique générée finit par les annuler.
Si les limites actuelles des modèles (fiabilité, contexte, raisonnement sur de gros systèmes) sont temporaires ou structurelles.
Les questions que personne n'a encore tranchées
Au-delà du « remplacement », l'arrivée de l'IA ouvre des chantiers que ni les entreprises, ni les juristes, ni les écoles n'ont fini de traiter. En voici huit.
Responsabilité
Quand du code généré provoque un incident, qui est responsable ? Le développeur qui l'a validé, l'entreprise, l'éditeur de l'outil ?
Sécurité
Les modèles inventent parfois des noms de bibliothèques, que des attaquants enregistrent ensuite avec du code malveillant. On appelle ça le slopsquatting.
Dette technique
Produire du code plus vite, c'est aussi produire de la dette plus vite. Plusieurs analyses signalent une hausse du code dupliqué.
Formation
Si l'IA fait les tâches simples qui servaient à apprendre le métier, comment forme-t-on la prochaine génération ?
Propriété intellectuelle
Les modèles ont appris sur du code open source. Que deviennent les licences ? À qui appartient le code généré ? Des procès sont en cours.
Coût et énergie
Les agents consomment beaucoup de calcul. Leur coût réel, financier comme environnemental, reste en partie masqué.
Confidentialité
Envoyer son code et ses données à un service tiers pose des questions de secret industriel et de souveraineté, notamment en Europe.
Compétences
Un développeur qui n'écrit plus de code garde-t-il la capacité de juger le code qu'il relit ?
Voilà pour ce qui se dit, ce qui se mesure et ce qu'on ignore. Je suis resté neutre, ce qui m'a demandé un effort considérable. Il est temps de prendre position. Et pour éviter de dire des bêtises que l'avenir se chargera de me rappeler, je vais traiter mes propres convictions comme on traite du code avant de le mettre en production : en les passant en revue.
J'ai d'abord écrit mes convictions telles qu'elles me venaient, en vrac. Puis je les ai soumises à une revue de code, avec la même exigence que pour du code qui part en production : est-ce que c'est vrai ? Est-ce que ça tiendra dans cinq ans ? Certaines passent, d'autres sont réécrites, et la revue en a ajouté quelques-unes.
Modifiéeconviction #1 + #2 (fusionnées)
« Le métier a toujours résisté aux révolutions. L'IA n'échappera pas à la règle. »
- Le métier de développeur a toujours su résister aux révolutions technologiques.- Il s'est toujours adapté, donc l'IA ne va pas échapper à la règle.+ Le métier n'a jamais résisté : il a muté. Certains postes, eux, ont disparu.+ Le passé rend l'adaptation probable, pas automatique. Je parie qu'elle aura lieu,+ pour des raisons qui tiennent encore aujourd'hui.
Commentaire de revue
Deux problèmes dans la version d'origine. Le premier, c'est le mot « résister ». Le métier n'a pas résisté, il a changé de forme. Et certains postes ont bel et bien disparu : les opératrices et opérateurs de saisie sur cartes perforées, les webmasters qui codaient chaque page HTML à la main, les développeurs Flash. Les personnes se sont souvent reconverties. Les postes, eux, n'existent plus.
Le second, c'est le « donc ». Que le métier ait traversé quatre révolutions ne prouve pas qu'il traversera la cinquième. Les cours de philosophie des sciences ont un exemple pour ça : la dinde inductiviste. Nourrie chaque matin à 9 heures, elle en conclut que ce sera toujours le cas. Jusqu'à la veille de Noël.
Alors pourquoi je maintiens le pari ? Pas parce que « ça s'est toujours bien passé », mais pour trois raisons qui, elles, sont toujours vraies aujourd'hui.
La demande est élastiqueQuand produire du logiciel coûte moins cher, on en veut plus, pas moins. C'est le paradoxe de Jevons : des machines à vapeur plus efficaces ont fait exploser la consommation de charbon. Toutes les entreprises que je connais ont des années de demandes en attente.
Le goulot n'a jamais été la frappeSi taper du code était le facteur limitant, les meilleurs développeurs seraient ceux qui tapent le plus vite. Le facteur limitant, c'est de savoir quoi construire et comment le faire tenir dans la durée. Revoyez la carte de la partie 1.
Quelqu'un doit répondreUn logiciel engage une entreprise devant ses clients, ses régulateurs, parfois devant un juge. Il faut des gens qui comprennent ce qui a été livré, et qui en répondent.
En revanche, je ne dirai pas que la transition sera indolore. Elle ne le sera pas pour tout le monde, et surtout pas pour les débutants. J'y reviens un peu plus bas.
Approuvée, avec commentaireconviction #3
« L'IA va devenir un outil aux côtés du développeur, pas contre lui. »
Celle-ci passe la revue, preuves à l'appui. Le développeur a déjà assisté à l'enterrement de nombreux « remplaçants ».
Détail important : toutes ces technologies existent encore, et la plupart sont devenues des outils… de développeurs. C'est la prophétie qui est morte, pas l'outil.
Mon préféré : en 1982, James Martin, figure respectée de l'informatique, publie un livre intitulé Application Development Without Programmers. Quarante ans plus tard, le livre est oublié. Les programmeurs, eux, sont toujours là.
Commentaire de revue
Une réserve, tout de même. Cette fois, l'outil ne se contente plus d'exécuter : il propose, il raisonne un peu, il produit des fonctionnalités entières. La méthode va donc changer bien plus profondément qu'avec les CMS ou le no-code. Je résume ce changement en une image : le développeur passe du rôle d'auteur à celui d'éditeur. Un éditeur n'écrit pas le livre, mais rien ne part à l'imprimerie sans lui.
L'auteur (hier)
Il
écrit chaque ligne
Sa valeur
sa production
Son outil
le clavier
Son risque
la page blanche
L'éditeur (demain)
Il
commande, relit, coupe, corrige, signe
Sa valeur
son jugement
Son outil
la revue
Son risque
tout valider sans lire
Hier, on écrivait en Java. Aujourd’hui, on écrit en français, et on relit le Java.
RBRivel Babindamana Développeur
Modifiéeconviction #4
« Le vibe coding est un effet de mode, qui laissera place au code assisté par l'IA. »
- Le vibe coding est un effet de mode qui va se réduire pour donner naissance- au coding assisté par l'IA.+ Le mot « vibe coding » passera de mode. La pratique, elle, va se scinder+ en deux usages, légitimes tous les deux.
Commentaire de revue
La version d'origine sous-entend que le vibe coding va disparaître. Je ne le crois pas : il est parfait pour ce pour quoi il a été inventé. Ce qui va disparaître, c'est l'illusion qu'on peut construire et maintenir un produit sérieux sans jamais lire le code.
L'industrie converge déjà vers la branche de droite. En 2025, GitHub a publié Spec Kit et AWS a lancé Kiro, deux outils qui placent une spécification écrite avant le code généré : on parle de spec-driven development, le développement piloté par les spécifications. Le nom changera sans doute encore. La tendance, elle, est claire : plus l'IA écrit de code, plus le cadre autour compte.
Approuvée, avec une précisionconviction #5
« Les agents qui créent des apps mobiles et les publient seuls ne disent pas toute l'histoire. »
Les promesses des agents qui construisent seuls des apps mobiles et les publient sur les stores ne disent pas toute l'histoire.- Ils ne vont pas remplacer les développeurs mobiles.+ Ils vont remplacer une bonne partie du code de démarrage d'une app.+ Pas la responsabilité de son cycle de vie.
Commentaire de revue
Les démos sont réelles : on peut aujourd'hui décrire une application et obtenir en quelques minutes des écrans qui fonctionnent sur un simulateur. Mais une application mobile, c'est un iceberg.
La partie émergée tient dans une vidéo de démo de trente secondes. La partie immergée occupe la vie d'une app pendant des années.
Le mobile a en plus une particularité que le web n'a pas : on ne corrige pas une application en production en cinq minutes. Il faut repasser par la revue du store, puis attendre que les utilisateurs fassent la mise à jour (ou pas). Chaque erreur coûte plus cher, et c'est précisément sous la ligne de flottaison que l'expérience humaine fait la différence.
Ma précision : les développeurs mobiles dont le travail se limitait à transformer des maquettes en écrans sont les plus exposés. Ceux qui maîtrisent la partie immergée deviennent, eux, plus précieux qu'avant.
Ce que la revue a ajouté
En relisant, il m'a semblé qu'il manquait quatre idées. Elles ne figuraient pas dans mes notes de départ, mais elles découlent de tout ce qui précède.
Ajoutée en revue
Le code devient bon marché, le jugement devient cher
Quand une chose devient abondante, sa valeur glisse vers ce qui reste rare. Le code devient abondant. Ce qui reste rare : savoir quoi construire, juger la qualité de ce qui est produit, et savoir dire non. Le développeur capable d'affirmer « ce code-là ne part pas en production, et voici pourquoi » vaudra plus que celui qui en écrit vite.
Ajoutée en revue
Le cahier des charges redevient le vrai code
En partie 1, j'ai décrit le développeur comme un transformateur : une intention en entrée, un logiciel en sortie. Avec l'IA, la transformation s'accélère, et l'entrée prend encore plus d'importance. Une IA exécute à la lettre une demande floue, très vite et avec beaucoup d'assurance. Savoir écrire une spécification claire, découper un problème et formuler des critères d'acceptation devient une compétence centrale du métier.
Ajoutée en revue
Le vrai risque : une échelle sans premiers barreaux
Si les entreprises cessent de recruter des débutants parce que l'IA fait leurs tâches, d'où viendront les seniors de 2035 ? On ne devient pas capable de juger du code sans en avoir écrit, cassé et réparé beaucoup. C'est, à mes yeux, le danger le plus sous-estimé de cette ère. Et il concerne d'abord les RH et les managers.
Ajoutée en revue
La responsabilité ne se délègue pas
On peut confier l'écriture du code à une IA. On ne peut pas lui confier la responsabilité de ce code. Une IA ne signe pas de contrat, ne répond pas à un auditeur, ne rappelle pas un client furieux. Quand une alerte sonne à trois heures du matin, il faut un humain pour comprendre ce qui se passe, décider, puis l'expliquer le lendemain. Tant que ce sera le cas, il faudra des gens qui comprennent le système de l'intérieur.
Retour à la carte
Si je rassemble tout ça, voici comment je vois évoluer la semaine type du développeur. C'est une projection personnelle, pas une prédiction chiffrée.
Le code ne disparaît pas, il change de main. Le temps libéré glisse vers l'amont (comprendre, spécifier) et vers l'aval (relire, vérifier). Autrement dit, vers la part du métier qui n'a bougé à aucune des quatre révolutions précédentes.
Ce que j'en retiens, selon où vous êtes assis
Développeurs
Devenez excellents en lecture de code. C'est en train de devenir votre activité principale.
Apprenez à écrire des spécifications précises. C'est votre nouveau langage de programmation.
Utilisez les agents tous les jours, mais mesurez vos gains réels plutôt que votre impression.
Gardez un peu de code écrit à la main. Un muscle qui ne sert plus s'atrophie.
Apprenez le métier de vos utilisateurs. Aucun modèle ne le connaît à votre place.
Managers
Ne mesurez pas la productivité au volume de code produit, et encore moins généré.
Prévoyez du temps de revue dans les estimations. C'est là que le travail se déplace.
Suivez la stabilité (incidents, retours arrière) autant que la vitesse.
Gardez des débutants dans vos équipes, avec un vrai mentorat.
RH & recrutement
Recrutez le jugement plutôt que la syntaxe.
En entretien, faites relire et critiquer du code généré, plutôt qu'écrire un algorithme au tableau.
Valorisez la communication. C'est désormais une compétence technique.
Continuez à recruter des juniors. Ce sont vos seniors de 2035.
Tout le monde
Vous pouvez désormais créer vos petits outils sans être développeur. Faites-le, c'est une vraie nouveauté.
Retenez simplement qu'une démo n'est pas un produit, et qu'un prototype n'est pas une application en production.
La prochaine fois qu'on vous demande si l'IA va remplacer les développeurs, répondez par une question : « Tu sais ce qu'ils font, exactement ? »
À vous de jouer
Je n'ai pas réponse à tout, et je me méfie de ceux qui l'ont. Voici les questions que je me pose encore. J'aimerais beaucoup lire vos réponses.
Si l'IA écrit le code et qu'un humain le valide, qui en est l'auteur ? Et qui est responsable quand il casse ?
Comment devient-on senior dans un monde qui embauche de moins en moins de juniors ?
Un développeur qui n'écrit presque plus de code reste-t-il un développeur, ou faudra-t-il inventer un nouveau nom ?
Le français deviendra-t-il le langage de programmation le plus utilisé… et le plus ambigu ?
Si produire un logiciel ne coûte presque plus rien, qu'est-ce qui aura encore de la valeur ?
Et vous, quelle part de votre travail aimeriez-vous vraiment confier à une IA ? Et laquelle jamais ?
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On n'a jamais payé un développeur pour taper du code. On l'a payé pour comprendre ce dont les gens ont besoin, décider comment le construire, et répondre de ce qu'il livre. L'IA tape désormais plus vite que nous. Le reste, c'est encore nous.
RBRivel Babindamana Développeur, octobre 2026
PS : cet article a été pensé par un humain et mis en forme avec l'aide d'une IA. Ce qui, au fond, résume assez bien ma thèse.